
Marie de Vençay
Démarche
Et si, à force de vouloir tout expliquer, nous avions perdu le lien avec l’invisible, le mythe, le sacré?
La Dordogne m'inspire: elle est pour moi liée à la nature, à la terre, à ce qui est palpable, ce qui nous fait vivre et nous rend vivants. Ses terres et ses couleurs ocres, terre de Sienne, jaune et orange me renvoient à l'ancrage de chacun et de nos identités.
Le Mexique, c'est l'émerveillement, le rêve, ce qui manque aujourd'hui. Le rêve n'est pas une fuite, mais un engagement, une manière de comprendre le monde.
Le bleu cyan, l'outremer et l’indigo... en sont ma symbolique.
Mes influences majeures, elles aussi, dessinent un territoire où la matière dialogue avec l'esprit:
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Anselm Kiefer, pour cette approche de la profondeur tellurique. Comme lui, j'aime percevoir la peinture comme une sédimentation de la mémoire, un travail sur la terre et les racines où la matière porte l'Histoire.
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Georgia O’Keeffe, pour sa quête de la nature essentielle où le paysage transforme l’élément naturel en une icône vibrante.
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Rufino Tamayo, dont je retiens la puissance et l'usage de la couleur comme une force symbolique pure, capable de relier l'humain au sacré, à l'imaginaire
Le geste et la matière: sculpter le vivant
Dans ma pratique, le couteau est bien plus qu’un outil: c’est le prolongement d’un geste franc, presque rugueux, qui inscrit la matière dans l’épaisseur. La peinture ne se contente plus d'être couleur, elle devient un corps, une terre en relief.
En fonction du sujet, je juxtapose plusieurs techniques sur une même œuvre: le couteau pour son âpreté et sa force expressive, le pinceau pour la précision des détails, et l’éponge pour son imprévisibilité, qui invite à l’accident poétique.
Le cercle: un espace de recueillement
Le choix du format rond occupe une place particulière dans mon travail. Le cercle ramène au centre. C’est un espace méditatif et intime, un lieu clos où le regard ne s’échappe pas, mais se recueille pour toucher à l’essentiel.
Marie de Vençay
*** Lumière sur une artiste *** par Marie Bagi.
Fondatrice de la Fondation Espace Artistes Femmes, à Lausanne.
Marie de Vençay puise son inspiration dans la nature, la lumière, les traditions orales, qu’elle traduit en une poésie picturale. À travers ses œuvres, elle suspend le temps, mêlant émerveillement d’enfance et merveilleux intime. Rencontre.
Autodidacte et voyageuse au parcours complexe, me dit-elle, elle a vécu quinze années au Mexique, où elle partageait des ateliers avec d’autres artistes. Là-bas, à Guadalajara où elle a travaillé avec des galeries, elle était fascinée par ces créateurs qui racontaient une histoire oú la magie et le merveilleux font irruption dans la réalité quotidienne, et c’est ce qui l’a attirée dans leur démarche, ajoute-t-elle.
De retour en France, elle a passé son CAPES (Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré) et est devenue professeure d’espagnol. Elle se définit d’ailleurs toujours comme une « hispanisante de cœur », me dit-elle. Depuis qu’elle a décidé de se consacrer entièrement à son art, elle cherche pleinement à se l’approprier. Lorsqu’elle peint, elle accorde une grande importance au choix du thème mais aussi au format de la toile, les deux sont liés, le châssis devient un acteur fondamental de son travail. Le format me guide dans ma démarche, confie-t-elle.
Parfois et toujours en fonction du thème, elle choisit de juxtaposer plusieurs techniques sur ses toiles: le couteau pour son âpreté, le pinceau pour la précision des détails et enfin l'éponge pour son imprévisibilité. La peinture et le processus créatif en général sont un mélange de contrôle et de lâcher prise
Elle aime chaque jour à lever les yeux vers le ciel, me dit-elle. À différents moments de la journée, la brume matinale ou les orages d'été peuvent transformer le ciel en un spectacle de lueurs incroyables.
Chez elle, à Issigeac en Dordogne dans le Sud-Ouest de la France, les bleus et les couleurs au coucher du soleil sont fabuleux et changent au fil des saisons et des heures. Elle aime l’éclat du soleil et les jeux de lumière sur la nature, particulièrement ces moments où la lumière danse entre les arbres. Les arbres sont tachetés de soleil. Elle aime saisir cet instant fugace chargé de poésie sur chacune de ses toiles.Ces phénomènes lumineux lui rappellent un souvenir d’enfance : un cahier qu’elle conserve encore, où chaque page d’écriture était accompagnée d’une illustration. C’était sa première source d’inspiration, me dit-elle, émue.
Puis, Marie me parle de son arrière-grand-mère, peintresse, qui, comme la majorité des femmes à cette époque, n’a jamais été reconnue et n'a pas pu vivre de sa vocation. Le côté féminin, sensible, émotionnel, intuitif restent encore aujourd’hui en sourdine. Elle me dit qu’il faut rendre leur place aux femmes, que c’est important ce que je fais. Et quand elle évoque ses influences, souvent masculines, je lui répond qu’il s’agit là d’un schéma patriarcal récurrent mais, qu’avec l’éducation de la jeune génération, nous arrivons à changer les choses. Elle ajoute que, dans ses portraits, elle rend hommage à la femme, une métaphore qu’elle puise dans les contes et légendes. Elle me parle avec passion de la légende de Daphné, qui nourrit sa « poésie picturale » comme elle aime à l’appeler. Elle crée alors des œuvres qui transcendent, qui partagent une vision poétique, une « poésie de l’instant suspendu », dit-elle, comme ces moments fugaces qu’elle observe dans la nature.
La nature se transforme, poursuit-elle, cela la porte. Sa source d’inspiration première est un émerveillement, un retour vers l’enfance et un élan vers l’ailleurs. À travers son art, elle met en scène une connexion intime avec ce sens du merveilleux qu’elle a découvert en Amérique latine. Là-bas, le merveilleux rejoint la réalité, m’explique-t-elle. Elle évoque des sensations fortes, des images habitées par des animaux, qu’elle qualifie de totems, des êtres qui prennent vie au travers de la toile. Des instants magiques qui continuent d’exister au travers de son travail artistique.
Créer, c’est transcender la réalité, conclut-elle. C’est rendre visible cette poésie intime qui relie le monde à l’enfance, au rêve, et à la lumière et aussi la capacité à créer une connexion, à établir un dialogue entre l'artiste et le spectateur.
Marie Bagi